Perché à près de 3m de hauteur sur le couvercle d'un four chauffé à 300°C, asphyxié par les fumées des foyers qui tourbillonnent, Bouabib, l'un des cuiseurs, contrôle avec sa perche l'état de carbonisation. 

Les charbonniers de l'enfer

 

Des bruits étranges, des ombres qui vont et viennent, tantôt éclairées par les flammes, tantôt masquées par la fumée...

Chaque nuit, au coeur de la forêt de la Bessède, dans le Périgord Noir, se joue un étrange ballet. Au lever du jour, à travers des échappes de fumée blanche, se dévoile une vaste clairière recouverte d’un linceul noirâtre. Près d’une centaine de fours, grands cylindres de métal aux allures d’autocuiseurs déformés par la chaleur, sont alignés. Un monde triste comme un vieux bassin houiller. Noir comme le charbon de bois qu’on y produit. Au petit matin, les ouvriers arrivent. Ils sortent des vestiaires vêtus de jeans crasseux, de sweats usés, de chaussures défoncées et de casquettes ou de bobs maculés. Seuls les visages et les mains sont encore propres. Plus pour longtemps.

Très vite, le vacarme des machines se déchaîne. A l’aide de grues juchées sur des camions déglingués, des ouvriers enlèvent la coiffe des fours, d’autres munis de pelles, en extraient le charbon de bois. Une opération risquée. Parfois de braises subsistent et l’appel d’air provoqué par l’ouverture embrase le combustible.

A peine vidés, les fours sont de nouveau remplis de rondins disposés en damier et recouverts de chutes de bois de pin ou de châtaigniers.

Dans le sillage des camions, sous les grues s’installe un nuage sombre. La fine poussière s’insinue partout : elle tapisse les narines empâte la bouche, irrite les poumons, pénètre au plus profond des pores de la peau. Les yeux rougis, les hommes toussent et crachent pour essayer de se débarrasser de cette poudre impalpable contre laquelle les masques n’offrent qu’une protection dérisoire. Pour peu qu’il pleuve, elle s’agglomère en grumeaux sur les visages. Par terre elle se transforme en une gadoue dans laquelle les engins s’enlisent.

A la Bessède, tout a commencé à la fin de la seconde guerre mondiale. Durant le conflit, l’Europe s’était convertie au moteur à gazogène, grand consommateur de charbon de bois. (suite...)

Le chantier au petit matin. Après avoir rapidement enfilé leur tenue de travail, les ouvriers ouvrent une trentaine de fours et les vident de leur charbon de bois à la pelle. L'opération dure toute la matinée et soulève au-dessus du chantier un énorme nuage de poussière irritante. L'été, des braises peuvent subsister sous le charbon et s'enflammer à l'ouverture des fours ce qui rend le pelletage délicat. 

Le chantier au petit matin. Après avoir rapidement enfilé leur tenue de travail, les ouvirers ouvrent une trentaine de fours et les vident de leur charbon de bois à la pelle. L'opération dure toute la matinée quel que soit le climat et par temps de pluie, la poussière se transforme en boue noire. 

Le charbon de bois produit à la Bessède est essentiellement destiné au barbecue et est composé principalement de pin. 

L'épais nuage de poussière qui flotte en permanence sur le chantier recouvre le paysage d'une gangue noire et transforme hommes et femmes en statue de suie. 

Après avoir été vidés, les fours sont à nouveaux remplis de chutes de bois provenant des scieries de la région.

Une fois le four rempli, un ouvrier étale les chutes de bois afin que celles-ci n'empêchent pas la pose de couvercles.

Une fois les fours remplis, les couvercles sont remis en place et les jointures colmatées avec de la terre et du sable. Cela permettra au moment de la mise à feu d'améliorer la combustion.

Pause cigarette entre deux opérations. En été, la cigarette est interdite sur le chantier car la moindre étincelle pourrait mettre le feu à la poussière de charbon qui s'est accumulée par terre depuis 55 ans. 

L'après-midi, les ouvriers colmatent les interstices entre les couvercles et les cuves des fours complètement déformés par la chaleur des foyers avec de la poussière et du sable. Cette opération vise à favoriser une meilleure combustion du bois. 

A partir des années cinquante,l’engouement pour le camping, puis la vogue du barbecue, démultipliés par l’explosion du parc des maisons individuelles et des résidences secondaires, allaient décupler la demande. Le charbon de bois liait sont sort à la civilisation des loisirs. Les conditions de vie des Portugais, des Marocains et des Turcs qui s’échinaient autour des brasiers - beaucoup étaient logés aux abords du chantier ou à l’intérieur des baraquements - étaient dures. Elles le sont restées. Pourtant, depuis la fin des quatre-vingts, et l’aggravation de la crise, les Français sont revenus.

Essentiellement parce que les emplois sont rares dans la région et que le travail ne demande guère de qualification. Les travailleurs marocains, eux, éprouvent une sorte d’attirance pour la Béssède. Elle s’explique, en partie, par la bonne ambiance qui règne dans le groupe, mais plus encore par le sentiment de travailler dans des conditions exceptionnelles. Ils tiennent à la Bessède comme les mineurs de fond à leur mine. A vrai dire, personne ne se plaint du travail en lui-même. Seule la poussière est vécue comme un calvaire.

A la pause de midi, tous se retrouvent dans les baraquements. Des préfabriqués sales et délabrés. Les toiles d’araignées, qui abondent ploient sous la couche de poussière noire. Les plafonds tombent, les portes ferment mal, les robinets fuient et les lavabos sont pris dans une gangue de crasse indélébile. Ces vestiaires servent à tout : on y mange, on s’y lave, on s’y réfugie pour boire le thé quand il fait trop froid. Un banc boiteux et les rebords des douches servent de sièges. Une vieille planche fait office de table. Mais le repas permet d’oublier un instant le bruit des machines et l’atmosphère irrespirable. 

Parfois un rire de femme traverse la cloison. Personne n’est capable d’expliquer pourquoi hommes et femmes sont séparés.

Les femmes, on les voit rarement. Chargées de conditionner le charbon, elles travaillent à huis clos dans un hangar dont les entrées s’ouvrent comme deux grandes bouches qui semblent expirer tant elles exhalent de poussière. A l’intérieur, on distingue un ensemble de (suite...)

A la pause de midi, les ouvriers font une petite toilette avant de passer à table. Le lavabo crasseux, les murs poussiéreux et le miroir brisé sont à l'image des machines et des hommes du chantier : fatigués. 

Le vestiaire, vieux préfabriqué des années 60, n'offre qu'un abri sommaire à la poussière du chantier juste à côté. Le matin et le soir, les ouvriers n'y font qu'y passer. 

La pause de midi offre un véritable répit aux ouvriers car pendant ce temps, les machines s'arrêtent et la poussière retombe. La salle de bain du préfabriqué est transformée en salle à manger sommaire. Les ouvriers assis sur le rebord des douches ou sur un vieux banc branlant peuvent enfin souffler et savourer la gamelle préparée à la maison. 

Une paire de chaussures de cuiseurs. Celle-ci n'a que 3 mois et leur achat se fait aux frais des cuiseurs. 

Une fois sorti des fours, le charbon de bois arrive sur un tapis roulant où il est trié et calibré avant d'être conditionné dans des sacs de différents volumes. Ce travail est effectué par les femmes et s'effectue dans un vieux hangar sombre et mal ventilé. Le nuage de poussière est parfois si épais qu'on a du mal à distinguer les ouvrières. 

Une fois sorti des fours, le charbon de bois arrive sur un tapis roulant où il est trié et calibré avant d'être conditionné dans des sacs de différents volumes. Ce travail est effectué par les femmes et s'effectue dans un vieux hangar sombre et mal ventilé. Le nuage de poussière est parfois si épais qu'on a du mal à distinguer les ouvrières. 

La poussière de charbon de bois, qu'on appelle également "poussier" est balayée et récupérée tous les soirs car étant du carbone pur, elle est utilisée dans la fabrication d'aciers spéciaux. Les particules sont tellement fines que leur consistance dans un récipient s'apparente à un liquide. 

Malgré le masque de papier, les hommes et les femmes ne peuvent empêcher la poussière de s'insinuer dans le moindre interstice. Il faut en général 3 jours pour débarrasser la peau de la poussière de charbon de bois. 

gros tuyaux cabossés, sorte d’immenses tentacules, de colonnes de filtres encrassés et des tapis roulants recouverts de poussière. Ici, le charbon est trié et calibré. C’est le travail de Ghislaine. Un petit bout de femme aux yeux sombres et au visage rieur.  Protégée par un simple masque de papier, elle trie le charbon qui défile devant elle sur un tapis roulant.

Rien ne doit se perdre. La braisette qui tombe pendant l’opération doit être ramassée et mise en sac. Même la poussière, qu’on appelle le poussier et qui est du carbone pur, est récupérée et vendue à l’industrie métallurgique car elle entre dans la fabrication d’alliages spéciaux. Comme avec le cochon, dans le bois, tout se récupère. 

Alors Ghislaine, inlassablement, balaie, racle, ramasse, augmentant à chaque pelletée le nuage opaque qui l’enveloppe. A intervalles réguliers, elle doit se rendre dans la fosse située sous les trémies, décoincer quelques morceaux de bois faisant obstacle au cheminement du combustible. Là, le bruit est infernal et l’atmosphère à la limite du respirable.

A 17 heures, dès que les ouvriers ont fini de remplir les fours et d’étanchéifier les jointures avec de la terre mélangée à de la poussière, les cuiseurs commencent la mise à feu. Ils forment une catégorie à part sur le chantier. Ils ne s’occupent que de la carbonisation du bois et de son refroidissement. De leur savoir-faire, dépend les rendements et la qualité du charbon. Tous sont Marocains. Ils ont appris leur métier dans les régions de Fès ou de Houjda où abondent les fours à charbon de bois.

Mohammedine Kerchaoui est l’un des cuiseurs de jour.  Avec Abdel, son jeune collègue, il prépare les torches qui enflammeront  le contenu des fours : de simples bâtons de bois qu’il entoure d’une ficelle plongée dans du mazout. La mise à feu des trente fours doit être rapide afin que l’ensemble des fours cuise en même temps. Des volutes de fumée s’échappent des évents qui ventilent les brasiers. Le nuage qui s’élève est visible à plus de 60km à la ronde et asphyxie la campagne environnante dans un rayon de 5km. En début de soirée, l’équipe de nuit prend la relève. Habillés seulement de grosses chaussures et (suite...)

 

Fin de journée sur le chantier. L'équipe de jour laisse la place à l'équipe de cuiseurs qui va mettre le feu aux fours et gérer la cuisson pendant toute la nuit. 

L'un des cuiseurs allume un des fours avec une torche de bois recouverte d'un tissus imprégné d'essence. Pour ce faire, il glisse la torche à la base du tas de bois et la laisse jusqu'à ce que le bois s'enflamme. 

La fumée dégagée par les fours est visible à plus de 50km et gène le voisinage dans un rayon de 7km autour du chantier. 

Sa couleur informe les cuiseurs sur l'étape de la cuisson du bois. Blanche au début, elle devient jaunâtre puis bleutée quand la combustion est presque achevée. 

La fumée dégagée par les fours est visible à plus de 50km et gène le voisinage dans un rayon de 7km autour du chantier. 

Sa couleur informe les cuiseurs sur l'étape de la cuisson du bois. Blanche au début, elle devient jaunâtre puis bleutée quand la combustion est presque achevée. 

Mohamedine Kerchaoui, cuiseur de jour. 

Mohamed Kerchaoui, cuiseur de nuit. De son travail dépendra la qualité du charbon. Les cuiseurs vont de four en four boucher ou déboucher les bouches d'aération afin de maintenir la cuisson à la bonne température. Cette tâche peut s'avérer très dangereuse car les retours de flammes sont fréquents et violents. 

Pendant que Mohamed, un des cuiseurs, surveille les bouches d'aération, Bouabib, l'autre cuiseur, vérifie l'état de carbonisation du bois avec une perche. Cette tâche est particulièrement éprouvante car les ouvriers doivent rester plusieurs minutes sur des fours chauffés à 300° enveloppés par des nuages de fumée particulièrement asphyxiants. 

Deux générations de cuiseurs. Monsieur Kerchaoui et ses deux enfants, Mohamed et Mohamedine. 

de pantalons épais pour se protéger de la chaleur et des flammes, d’autres cuiseurs vont veiller au bon déroulement de la carbonisation. La technique consiste à sonder le brasier avec de grandes perches de bois, jusqu’au moment où ne rencontrant plus de résistance, ils savent que la cuisson est achevée. L’opération est particulièrement dangereuse car elle oblige les cuiseurs à monter sur des fours chauffés à plus de 300°C à l’aide de simples échelles. Juchés à 3 mètres de hauteur, sur des couvercles bancales de 2,5m de diamètre, ils doivent travailler sans masque ni lunettes, affrontant continuellement les bourrasques de fumées asphyxiantes.

Lorsque celles-ci les enveloppent, ils ne peuvent plus bouger de peur de tomber de la hauteur du four ou de se brûler en glissant sur le couvercle. Ils doivent alors attendre que le nuage se dissipe. Ce qui peut prendre plusieurs secondes. Pendant ce temps, la fumée chauffe les corps, brûle la gorge, irrite les yeux, fait tousser les hommes.

Ce ballet infernal dure une bonne moitié de la nuit et pendant tout ce temps-là, l’équipe va tester la cuisson du bois, fermer, avec de la poussière, les ouïes d’aérations situées au pied des fours et éviter les retours de flammes souvent très dangereux.

Ces conditions de travail si particulières obligent les ouvriers à changer de chaussures tous les 3 mois.

Quand la fumée change de couleur et devient bleue, c’est que le bois est cuit. Les hommes étouffent alors les brasiers.

Puis, les fours refroidissent pendant 24 heures avant d’être ré ouverts.

Ce cycle a rythmé ce coin de forêt pendant cinquante ans. Mais pour cause de réglementation anti-pollution européenne et de recherche de rentabilité, la nouvelle direction de l’entreprise a décidé, l’été dernier, de changer l’appareillage et de le remplacer par du matériel moderne.

C’en est fait des étranges ballets nocturnes, des fours déglingués, de la poussière et des baraquements crasseux.

Et tant pis si la forêt y a perdu un peu de sa magie.